FRANCISCO DE OSUNA

  
 
 
  

MÉDITER DANS LE SILENCE ET DANS LA NUIT 

Entre nos problèmes et nos actes, il y a une grande distance, mais rien ne s'interpose entre la parole et les actes de Dieu, car sa parole est puissance et il lui est aussi facile d'agir qu'à nous parler. Beaucoup plus facile, car nous ne pouvons parler sans que quelque chose soit changé en nous et Dieu, qui demeure immuable, a créé toute chose. 

L'apôtre dit dans la deuxième épître aux Thessaloniciens : Nous les prions par le Seigneur que, travaillant dans le silence, ils mangent leur pain. Ils travaillent plus en Dieu qu'en eux-mêmes, il est leur pain de chaque jour, qui les laisse plus affamés que rassasiés. Qu'ils se taisent en eux-mêmes et gardent ce divin silence des disciples avec le Seigneur ressuscité au bord de la mer. Enfin, qu'ils raniment et avivent l'espérance de sa grâce pour pouvoir dire avec le psaume : En paix et en lui je dormirai et reposerai, parce que toi, Seigneur, tu m'as établi solitaire dans l'espérance.
Isaïe dit à peu près la même chose : Le Seigneur Dieu Saint d'Israël dit : si vous vous convertissez et restez calmes, vous serez sauvés dans le silence et l'espérance sera votre force.
Selon Jérémie, il est bon d'espérer dans le silence le salut de Dieu. La lettre hébraïque teth que Jérémie met devant cette phrase, veut dire balayer, car ce silence devant Dieu nettoie sa demeure comme le fit David : « Je méditais la nuit avec mon coeur et j'exerçais et balayais mon esprit. »
La méditation, dit Richard de Saint-Victor, fixe l'attention sur le créé et l'incréé ; c'est ce que fait David et sa méditation est une application véhémente du coeur de Dieu, elle traite de choses ineffables et c'est pourquoi il ne dit pas sur quoi il méditait, mais que c'était la nuit qu'il appelle ailleurs son illumination et ses délices, parce que dans ce recueillement l'âme se réjouit en secret ; il est illumination et parce qu'il ne peut l'expliquer, ni le rendre clair aux autres, il l'appelle nuit. David dit qu'il méditait avec son coeur. La méditation sur les choses créées est dans le coeur, cependant la plus haute est avec le coeur entièrement consacrée à Dieu.
On peut donner en exemple le pauvre qui se met en silence devant le riche, montrant sa nécessité plutôt en gestes qu'en paroles. Il en est de même du petit chien qui se met devant la table, très vif, attentif, et remuant la queue, sa tête levée et tout son être semble demander ce dont il a besoin.
Ne t'étonne pas si je compare l'homme de prière au petit chien car, si tu considères bien la chose, rien ne décrit mieux cette façon de prier. Ce n'est pas sans mystère que la Cananéenne a dit que les petits chiens mangeaient les miettes tombées de la table des maîtres.
Considère ce petit chien, attentif et vif devant la table, il semble vouloir y sauter et pousse une sorte de gémissement pour qu'on remarque sa demande ; c'est ainsi que tu t'approcheras de la table de prière, que Saint François appelle table ronde de ses frères et l'Écriture table très pure et bien pourvue devant le Seigneur. Quand tu t'approcheras de la table où le Seigneur partage le repas des siens, tu laisseras tout, comme le petit chien, et tu viendras, comme un autre Daniel, avec tes désirs.
Comme le petit chien, que ton être intérieur et extérieur soit vivement tendu vers celui qui siège à la table. Tu garderas le silence et, si tu n'obtiens pas aussitôt ce que tu réclames, que l'espérance s'élève avec un faible gémissement et un cri secret qui viendra du coeur ; demande par gestes et sans paroles, car il est écrit que Dieu ne laissera pas le juste avoir faim. David ajoute qu'il s'exerçait, car il faut pratiquer, et il balayait son esprit, il nettoyait son âme, si bien qu'il n'y restait aucune poussière d'humaine pensée.
L'abbé Isaac  explique ainsi ce mode de prière : nous prions dans notre chambre, quand nous détournons notre coeur de toute rumeur de pensées et de soucis et, quand nous faisons à Dieu nos demandes d'une manière secrète et familière, porte close, c'est-à-dire lèvres fermées, nous prions celui qui sonde non les cris mais les coeurs ; nous faisons nos demandes de telle sorte que les puissances adverses ne puissent les connaître.
Nous prions dans le secret, quand c'est avec le coeur et l'âme attentive à Dieu ; nous faisons nos demandes, de sorte que les puissances adverses ne peuvent savoir comment elles sont faites. Il faut prier dans le plus grand silence. 

La méditation c'est quand, du fond du coeur, en nous-mêmes, nous demandons ce qui nous manque au Seigneur sans que la bouche articule une parole, comme en cachette, sans être entendus, nous parlons au Seigneur dans la solitude et comme à l'oreille de Dieu. C'est alors que viennent les plus grandes grâces. David disait : Ton serviteur a trouvé son coeur pour te prier.
Pour que cette prière soit plus longue que la première, puisqu'elle est meilleure, il faut que l'homme trouve son coeur, c'est-à-dire qu'il l'écarte de tout autre souci nuisible ou superflu. Ainsi pria le saint prophète qui fit sortir son peuple d'Egypte. Dieu lui a dit : Pourquoi crier ? Devant lui les bonnes pensées résonnent plus que les bonnes paroles et ont plus de valeur. Dieu regarde d'abord le coeur, non la langue. Il n'y a que la confession de la foi qu'il faille prononcer avec la langue dans certains cas.   

Cette oraison du coeur recueille toutes les saintes pensées sur la Passion du Seigneur, sur l'Eglise, sur le jugement et autres dévotions. Car, bien entendu, nous disons que sont en oraison ceux qui méditent la Sainte Passion, ceux qui examinent leurs péchés, puisqu'ils ne le font que pour demander miséricorde. Il faut confier à la mémoire l'histoire et les mystères du Seigneur et tout ce qu'on a pu lire ou entendre de bon. C'est ce qui constitue le bois pour nourrir le feu de l'autel. Il faut cependant remarquer que les plus fructueuses pensées viennent de la Passion. Mais il est bon de varier le menu selon les festivités.    

Cette méditation nourrie de saintes pensées, même si elle ne paraît pas convenir aux débutants, ne leur est pas pour autant étrangère, puisqu'ils doivent désirer la béatitude et d'autres choses souveraines, comme aimer Dieu par-dessus tout. Il faut donc qu'ils pensent à lui ; c'est la condition de l'amour que de penser pendant quelque temps à celui qu'on aime. Ils sont tenus également à recevoir les saints sacrements, ce qui suppose une méditation pendant laquelle on se prépare à de si grandes choses (comme la félicité future que nous n'atteindrons qu'en y pensant).   

Il arrive souvent que ceux qui montrent le plus de zèle à articuler les paroles sont ceux qui n'en comprennent jamais la finalité qui, pour Saint Augustin, est la dévotion et, quand on l'a atteinte, les paroles cessent.   

Il vaut mieux prier avec dévotion que contempler avec tiédeur. Quand on ne peut faire une chose, on a recours à une autre ; quand l'oraison du coeur manque, la bouche appelle le Saint-Esprit, elle combat la tiédeur et édifie les gens qui ne voient pas l'intérieur. Les saintes paroles mettent en fuite le démon et la bouche fait ainsi son office qui est de louer le Seigneur.   

Plus les choses spirituelles sont excellentes, plus elles offrent de difficultés. C'est pourquoi il ne faut pas abandonner aussitôt les saintes pensées, même si l'on n'y trouve pas la dévotion de la prière vocale. Cela peut être un piège du démon qui veut nous écarter des plus grandes choses. Tu dois savoir que dans la première année on trouve difficilement la dévotion dans les saintes pensées, mais ensuite le Seigneur nous en donne tant qu'il ne s'en perd presque pas et qu'elles durent dans le coeur la plus grande partie du jour et un jour de ces jours-là vaut mieux qu'une année de prière vocale.   

Persévère dans les saintes pensées, si tu veux en arriver au point de voir avec tes yeux ce que tu penses dans ton coeur et que, à la pensée intérieure et secrète de l'âme, correspondent les affections aussi pleinement que tu peux désirer. Ainsi, quand tu auras des pensées tristes, les larmes te viendront aux yeux ; si tes pensées sont joyeuses, tu t'empliras de joie, si tu penses des choses merveilleuses et grandes, tu t'empliras d'un si souveraine admiration que tu sortiras de toi-même.

  
 
 
 
  

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