Le dimanche qui suit la Pentecôte est la fête de La Trinité, fête tardive, car le mystère de l'unité du Père et du Fils et du Saint-Esprit est la source et la fin de toute la vie chrétienne ; il ne cesse d'être célébré. Le mystère d'un seul dieu en trois personnes est la source de toute unité et de toute communion. 

Le tout premier symbole du christianisme est celui de la Très Sainte Trinité, qui a toute l'abstraction d'un signe mathématique : La Trinité désigne l'unité des trois Personnes divines du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur unité trine. De ce mot résulte l'insondable équation : 3 = 1, et 1 = 3. Bien qu'unique, la divinité est indivisiblement possédée par trois Personnes. Après avoir posé cet axiome indémontrable, origine et fin de toutes choses, rien n'est expliqué, et cette notion de trine unité ne nous touche guère. 

Un symbole géométrique de La Trinité relève de cette abstraction : le triangle équilatéral, que souvent l'on trouve au sommet des retables baroques. Les trois angles et les trois côtés sont égaux, mais ils ne constituent qu'une seule surface. Pour affirmer que Dieu voit tout, un oeil est alors figuré au centre du triangle ? mais cet oeil unique évoque moins, dans sa force cyclopéenne, un regard d'amour que la terrible conscience qui poursuit Caïn chez Victor Hugo.

Le mot de « Trinité » permet d'énoncer le mystère d'un Dieu unique en trois Personnes. Selon les trois monothéismes du judaïsme, du christianisme et de l'Islam, Dieu ne saurait être qu'unique, car la multiplicité est un signe d'insuffisance et d'infirmité ; plusieurs dieux ne peuvent donc être qu'antagonistes, comme le montre par exemple la mythologie grecque ainsi que romaine. 

Héritier du monothéisme d'Israël, le christianisme considère qu'un Dieu unique n'est pourtant pas solitaire : il vit d'abord en lui-même l'Amour qu'il répand sur ses créatures. Le mystère de Dieu est un mystère d'amour mutuel, d'engendrement. Notre expérience quotidienne nous fait aisément percevoir ce qu'est un père, un fils et un soupir d'amour. À l'origine de tout, Dieu n'est pas un être fermé sur lui-même, mais c'est à la fois un Père plein de tendresse, un Fils qui fait toute sa joie et un Esprit d'amour qui est leur lien vivant. 

L'Ancien Testament, que juifs et chrétiens vénèrent ensemble comme la Parole de Dieu, révèle déjà la paternité divine. Le prophète Osée l'exprime en des termes bouleversants : « J'avais appris à marcher à Ephraïm, je les prenais par les bras [...] Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d'amour ; j'étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m'inclinais vers lui et le faisais manger » (Os 11,3-4). Isaïe témoigne encore que cet amour paternel se nuance d'une tendresse maternelle : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas » (Is 49,15). 

Son Fils unique est venu révéler ce Père plein de tendresse, dont l'amour éternel emplit le Nouveau Testament. C'est d'abord à Marie, future mère du Messie, que l'archange Gabriel dévoile ce mystère d'un seul Dieu en trois Personnes. La conception virginale d'un Fils du Très Haut sera l'oeuvre de la troisième Personne de La Trinité, l'Esprit d'amour : La Trinité tout entière est ainsi présentée dès l'Annonciation. 

L'Évangile selon saint Jean définit les rapports du Christ et de son Père, qui sont un. Selon le dessein de Dieu, nous devons participer dans l'Esprit à cette unité du Père et du Fils. C'est pourquoi les épîtres de saint Paul sont parsemées de formules trinitaires comme cette salutation : « La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous ! » (2 Co 13,13). 

Nous entrons par le baptême dans l'amour qui unit les trois Personnes divines : ce sacrement dispensé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit est également reconnu par les trois confessions chrétiennes (catholiques, orthodoxes et protestants). L'amour ou l'amitié sont des sentiments dont nous avons l'expérience quotidienne : ils nous inspirent une communion durable avec d'autres personnes, sans pour autant provoquer une totale fusion des individus. Pour nous guider vers l'amour divin, La Trinité présente l'exemple parfait d'une pleine communion, parce que les trois Personnes sont de la même substance, mais nettement distinctes. 

Dans l'art chrétien, les représentations de La Trinité sont nombreuses. À la différence des juifs et des musulmans, qui par un infini respect se refusent à représenter Dieu ? c'est le sens des commandements que Yahvé sur le Mont Sinaï donne à Moïse ? les catholiques et les orthodoxes légitiment par le mystère de l'Incarnation les images de Dieu : depuis que l'une des Personnes divines s'est faite homme, il est possible de la représenter humainement en peinture ou en sculpture, comme en témoigne déjà, avec discrétion, l'Antiquité chrétienne. De même, l'Esprit Saint qui s'est manifesté sous la forme d'une colombe peut être ainsi figuré. Nul n'a jamais vu le Père, « source » de la divinité. 

La plus ancienne représentation trinitaire illustre le baptême du Christ : « Remontant de l'eau, Jésus vit les cieux se déchirer et l'Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur » (Mc 1,10-11). La tradition iconographique représente alors la main du Père sortant des nuages pour désigner son Fils, que déjà la colombe de l'Esprit survole. 

Plus tardivement, on voit le Père assis, sous l'apparence d'un vieillard aux cheveux abondants et à la barbe fournie, parfois coiffé d'une tiare, soutenant la Croix sur laquelle est mort son Fils ; entre leurs deux têtes vole la colombe. 

Un épisode de l'histoire d'Abraham devait, dès l'Antiquité chrétienne, jouir d'une faveur singulière pour évoquer le mystère trinitaire : la visite que lui rendent les trois anges, désignés tour à tour dans le texte biblique au pluriel et au singulier (Gn 18, 1-15), et en qui la tradition chrétienne reconnaît une préfiguration de La Trinité. Dès le Ve siècle, on trouve cette scène parmi les mosaïques de Sainte-Marie-Majeure à Rome, commandées par le pape Sixte III (432 - 440). Elle est également présente à Ravenne. La célèbre icône de La Trinité du moine russe Andreï Roubliov (XVe siècle) nous est devenue familière, qui représente en fait la visite des trois anges à Abraham : leurs regards sont inscrits dans un cercle, qui exprime leur amour mutuel, et ce cercle est centré sur l'agneau, au milieu de la table autel à laquelle ils sont assis. Car nous entrerons dans cette circulation d'amour par le sacrifice eucharistique, qui met à notre portée la preuve suprême de l'amour du Christ au Calvaire. 

Chaque célébration liturgique est une fête de la Trinité puisqu'elle est participation à la vie même de Dieu. Aussi ne jugea-t-on pas nécessaire, avant le Xe siècle, de fêter spécialement la Trinité. Pourtant, depuis plusieurs siècles l'arianisme niait la divinité du Christ et ses rapports éternels avec le Père, provoquant en réaction le développement d'une spiritualité, florissante surtout dans les abbayes bénédictines et orientée vers le mystère de la Trinité. Cette dévotion alimentait sa ferveur chaque dimanche de l'année par la célébration d'une messe votive de la Trinité. En raison de son caractère solennel, la messe votive du 1er dimanche après la Pentecôte, qui inaugurait la série, se transforma bientôt en une fête que l'Église du XIVe siècle adopta en même temps qu'elle attribuait la préface de la Trinité à chaque dimanche ordinaire de l'année. 

La Prière eucharistique se conclut d'ailleurs par une formule trinitaire, qui donne le sens de tout le mystère chrétien : « Par lui (le Christ), avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. » À quoi l'assemblée répond par un vibrant Amen (en hébreu « vraiment, assurément »).