| LA SECONDE VENUE DE SATAN |
Le terme de « satanisme » est employé actuellement pour désigner un courant qui a pris naissance au début des années 60 aux États-Unis et plus spécialement en Californie et, de là, s'est répandu de divers côtés. S'il faut le décrire, on pourrait parler d'un mouvement qui fait l'expérience du mal comme d'une puissance créatrice qu'il cultive d'une manière quasi religieuse, ce culte permettant de dominer les potentialités destructrices présentes dans cette puissance du mal.
Comme première manifestation de ce mouvement, il faut citer le film de Polanski, Rosemary's Baby. L'histoire est celle d'une Jeune femme tout effacée, qui vient occuper avec son mari un appartement à Manhattan. Le voisinage donne l'impression angoissante d'une vie occulte, où règnent la magie et la sorcellerie. Tout en s'ingéniant à moderniser son propre cadre d'existence, elle ne peut changer l'atmosphère de ce milieu. Lentement, mais sûrement, le cercle fatal se resserre autour d'elle. Tous semblent entrer dans la conjuration, même la doctoresse dont elle attend la délivrance et jusqu à son propre mari. Quand celui-ci s'approche d'elle, il prend les traits d'un démon incube du Moyen Age. En état d'inconscience, elle met au monde le fruit de cette union ; un couteau à la main, elle part à la recherche de son bébé et aboutit finalement dans un appartement du voisinage où toute la bande de sorcières célèbre le sabbat autour du bébé qui apparaît comme un « enfant de Satan ». Elle se trouve devant l'alternative va-t-elle le tuer ou l'accueillir ? Quand le nouveau-né fait entendre un vagissement humain, elle le prend avec elle. Et ainsi s'accomplit la naissance de Satan.
Le récit est dû à Irva Levin. Il s'inspire d'un ensemble de réalités largement répandues. Au moins trois millions d'Américains l'ont lu. Le film de Polanski a dépassé cet intérêt : son contenu déborde celui du livre. Au cours d'une interview, Polanski a déclaré qu'il n'a fait qu'enregistrer ce qu'il a pu voir dans cette Amérique ultra-moderne, dans les grandes cités comme New York et dans cette région de Californie où il s'est installé avec sa femme, la vedette du film. Au milieu de ses propos sur l'occultisme, Polanski parle du célèbre éditorial du Time : « Dieu est mort » ; il relève que, depuis que l'Église perd de son prestige et que s'est évanouie l'image traditionnelle de Dieu qu'elle répandait, on voit croître sans cesse l'efflorescence de l'occulte, du magique, et le pouvoir des sectes. Il ajoute que, sur la terre nourricière d'une nouvelle religiosité, est né un phénomène nouveau l'incarnation de Satan. La naissance virginale de Dieu est, selon lui, le type de celle de Satan. Une ère nouvelle s'est ouverte c'est l'An I après Satan. Là encore, Polanski ne fait que consigner ce qu'il a vu : l'homme qui proclame dans le film l'incarnation de Satan est Anton La Vey, le « pape noir » de la « Première Eglise de Satan » officiellement reconnue à San Francisco. Mais qui est ce Satan ?
Ce n'est sûrement pas le Satan de la Bible. C'est un Satan dont Arthur Lyons dit dans son ouvrage Satan Wants You (Satan vous appelle) qu'il vient pour la seconde fois. Sa première venue se place à la fin du Moyen Age. Cette venue atteignit son paroxysme dans la vague de sorcellerie qui marqua le début des « temps nouveaux ». La possession démoniaque n'était pas une nouveauté on peut retracer dans beaucoup de cultures et de religions la croyance aux démons et à la possession ; la vraie nouveauté, c'est que l'on voyait dans la possession l'un des éléments d'un immense complot cosmique, mené de façon invisible par un seul esprit génial Satan. Au lieu de chercher à guérir les individus, on tentait de découvrir à travers la personne des possédés la stratégie déployée par Satan. Les démons étaient désormais les soldats d'une armée bien ordonnée, obéissant aux ordres d'un chef unique. C'est ainsi qu'un Satan personnifié, origine de tout mal, fit son entrée dans l'histoire. Et il n'a disparu que lorsqu'on eut compris que la croyance en Satan suscitait une folie destructrice pour l'humanité, et que la lutte contre Satan faisait précisément naître le mal que l'on voulait combattre. La croyance en Satan invitait à la lutte autant qu'à la vénération. Le trait caractéristique de cette lutte, c'est qu'elle se déroulait en milieu clos. Ce que les Inquisiteurs voulaient savoir était confirmé sur le chevalet par leurs victimes et, à l'aide de ces données, ils fondaient scientifiquement leur foi. Comment agissait-on dans ces cercles fermés ? On peut s'en rendre compte en lisant le passage suivant, extrait du Marteau des sorcières : la femme était prise irrémédiablement, une fois que l'attention s'était fixée sur elle. « La religieuse irréprochable est soupçonnée parce que le diable met tout son honneur à séduire précisément ces vierges saintes. Mais il va de soi que le malin séducteur ne se refuse pas non plus une fille pleine d'allant. Quant à la jeune fille éplorée, abandonnée par son amant, il a beau jeu avec elle. Toutes ces femmes doivent donc faire l'objet d'une étroite surveillance. Une femme qui va rarement à l'église est suspecte, et une femme assidue au service divin l'est davantage encore, car elle a sûrement ses raisons de simuler la piété. » Nous voyons combien ces jugements sont aberrants, mais il a fallu des siècles avant que l'on s'aperçoive de ce qu'avait de satanique ce cercle forgé par la foi et la science.
Les caractéristiques de ce Satan ne se révèlent pas seulement dans la lutte menée contre lui, mais aussi dans le culte dont il est l'objet. Ce culte était nettement dirigé contre le christianisme, ce qui s'exprime surtout dans les messes noires, et sexuel, comme il apparaît dans le cas des femmes qui se livrent à lui et dans les sabbats de sorcières. Ce n'était pas le serpents le Grand Menteur, le mal qui est « mystère », mais un adversaire passé à l'état humain, qui se fait d'une manière perverse le frère des hommes, à la fois bouc émissaire et chef de la rébellion. Or, ce Satan humanisé est revenu, mais d'une autre manière. C'est sa « seconde venue ». Il n'est plus question maintenant de la foi en un être personnel et, même si l'on parle de religiosités, il ne s'agit plus d'une dimension surnaturelle qui exige la « foi ». Le Satan d'aujourd'hui est plus humain que le premier Satan ; il s'agit en somme de reconnaître la bête que nous sommes. « Reconnaître, c'est aller vers la lumière, c'est plonger son regard dans les ténèbres pour y heurter la lumière », dit Anton La Vey. A quelqu'un qui lui demandait pourquoi il avait fondé son église, en 1966, il déclara : « J'ai vu l'aspect le plus repoussant de la nature humaine. Je me suis demandé : Où est Dieu ? Et j'en suis venu à mépriser les faibles, ceux qui, confrontés avec la violence, mettent leur confiance dans le recours à la volonté de Dieu. Je vois que l'homme est un être horrible, le plus féroce de tous. A la fois élément vital et souverain de ce monde : tel est le Diable. C'est pourquoi je mets en oeuvre ? tel un damné ? les arts des ténèbres. J'ai acquis auprès de mon entourage une telle notoriété que j'ai été pour ainsi dire contraint de fonder cette église, avec l'aide de Satan. Vive Satan ! » Avec les ténèbres, le mal et la violence, l'élément sexuel tient aussi une place importante dans cette religion. La Vey explique : « Le culte du diable n'est rien d'autre que la religion de la chair. La femme est le vaisseau vivant, le champ des émotions. » L'élément d'opposition au Christ a pour ainsi dire disparu, c'est même l'objet d'une des nombreuses requêtes religieuses qui s'adressent à ce culte. La « grand-prêtresse » d'un groupe satanique de East Los Angeles déclare : « La messe noire n'est plus célébrée que par des gens qui ont dépassé la cinquantaine. La messe noire est empreinte de négativisme et, dès lors, stérile. Nous essayons de mettre dans nos rituels un peu plus de créativité pour faire du satanisme une puissance vitale et vivante. » La sorcellerie qui s'exerce à présent n'a plus rien de commun avec la magie noire du Moyen Age ; elle s'apparente à celle qui a fait fortune en Angleterre, surtout sous l'influence de Gerald Gardner et de son livre Witchcraft Today (La sorcellerie aujourd'hui), paru en 1959. Margaret Murray, qui l'a étudié de près, y voit la reviviscence d'une religion antérieure au christianisme.
Rollo May signale que l'élément d'opposition est encore présent dans la mesure où ce culte prend ses distances à l'égard d'une société qui tend à opprimer les forces obscures, latentes dans l'homme. Le mal qui est cultivé comme tel est un mal marqué d'une détermination sociale, et non quelque mal originel, enveloppé de mystère. Pour libérer la source vitale de ce mal, on exige d'être entièrement libre à l'égard de la société, de penser et de faire ce qu'on veut ; la violence est mise en honneur comme la voie vers la libération religieuse. Cet aspect du satanisme remonte à l'Anglais Aleister Crowley qui, vers 1920, tenta de réaliser sa mission satanique en Sicile d'abord, puis en Allemagne. Aujourd'hui, Jozef Metzger se présente comme son successeur ; son « abbaye », située dans le petit village de Stein en Suisse, est devenue un centre mondial. C'est de là, par exemple, que fut envoyé à tous les membres, en 1955, le texte des « cinq commandements de Crowley » : « Il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme... » C'est un code de vie basé sur la liberté absolue, sur le droit de faire ce que l'on veut dans tous les domaines de l'existence, y compris celui d'avoir des relations sexuelles avec qui et comme on l'entend, de mourir comme on veut et de tuer quiconque voudrait priver l'homme de cette liberté.
Malgré cette exaltation de la violence, de la bête présente au tréfonds de l'homme et des forces obscures, le satanisme est un phénomène « bourgeois », comme l'explique l'éditorial du Time du 19 juin 1972, intitulé The Occult Revival ? Satan Returns (Le renouveau de l'occultisme ? Satan revient). En dépit de la doctrine, des rites et des symboles, on cherche en vain dans ce courant quelque dimension spirituelle, quelque signe montrant que l'on y poursuit autre chose que les valeurs matérielles prisées par une société d'opulence. Cette remarque est vraie en tout cas pour l'église de Satan et le satanisme sur lesquels le journaliste Horst Knaut fait porter sa recherche pénétrante. Il a consigné et il continue de publier le résultat de ses enquêtes. La manière dont l'élément satanique est honoré sous une forme religieuse est qualifiée, ici également, de bourgeoise : ce n'est qu'appel à la « sexualité en groupe » et exaltation de la jouissance sado-masochiste. De son côté, le journaliste Ed Sanders, dans son ouvrage The Family (sur Charles Manson) prétend saisir les traces d'une connexion entre le satanisme et les meurtres rituels. Il renvoie notamment au centre de Stein et au mouvement O.T.O. (Ordre des Templiers Orientaux).
Il est difficile d'évaluer l'influence de l'église satanique officielle. Les effectifs sont fixés à 10000 hommes. Cette église a mené une large publicité autour de Satan. Sous le slogan « Satan est revenu », c'est tout un monde de religiosité ténébreuse qui remonte au grand jour. L'influence la plus forte est peut-être celle qu'exerce la « bible satanique » de La Vey. Elle est lue avidement sur les campus, plus que la Bible chrétienne. En Europe aussi, on entend parler çà et là de groupes de jeunes qui règlent leur vie sur le manuel satanique, ainsi par exemple à Aix-en-Provence où un certain Claude Déplace se targue d'être le « Christ noir » ; il apprend à quelques milliers de jeunes disciples comment il faut évoquer Satan et lui obéir, et comment il faut employer la violence. Sa doctrine prend le contre-pied du Sermon sur la Montagne : « Bienheureux les violents, car le monde leur appartient. Si quelqu'un te frappe sur la joue, frappe-le sur l'autre. » Telle est la doctrine de la Bible satanique.
La Vey s'attaque violemment au « Mouvement de Jésus ». En réalité, il s'agit là de deux pôles opposés, issus à la même époque, sur le même territoire de Californie, du même terrain religieux. S'agit-il du vrai Jésus et du vrai Satan ? Cela n'importe pas tellement. Ce sont là deux symboles, les points de cristallisation de deux courants : le courant de douceur du style hippie, qui veut se séparer de la société de consommation et cherche à « élargir le champ de la conscience », qui vit du sentiment d'unité enfin libérée et de la nostalgie d'un paradis perdu, en face du courant de dureté de ceux qui mettent la vitalité avant tout et veulent prendre de la société de consommation tout ce qu'ils peuvent en tirer. Jésus est devenu le symbole de la douceur et du bien absolu. Il est vivant, Alléluia ! Il n'y a plus un seul miasme dans l'air. Satan est devenu le symbole du contraire : ce monde est un monde où règne la violence, où règne le chaos qui n'est pas ordonné d'avance par un créateur bon, où règne le mal. Puisons là ce qui fait notre vie. Vive Satan ! Il apparaît dès lors que c'est dans la subculture plus que dans l'église de Satan que s'incarne ce pôle opposé du « Mouvement de Jésus ». Comme documents de ce satanisme de notre temps, l'on peut citer le film The Wild Angels (Anges sauvages), réalisé en 1966 par Roger Corman. Il fut suivi de toute une série : Hell's Angels on Wheels, Violent Angels, Hell's Angels 69 (Les Démons de la violence), Run, Angels, run (L'Echappée sauvage), The Glory Stampers (La Guerre des Anges) ; The Losers (Les Machines du Diable); The Savage Seven (Sept Sauvages) ; The Cycle Savegas. Tous ces films sont bâtis sur le même schéma : de jeunes travailleurs âgés de 20 à 30 ans ont formé une bande fortement hiérarchisée, où tout est permis pourvu que ce soit aux antipodes de la morale de l' « autre société ». Le groupe est soumis à un chef et lié à un rituel. Le film commence invariablement par la séquence de l'exode rituel on quitte la ville, on part sur la grand'route, on terrorise les bourgeois, on tourmente les agents de circulation et la finale, c'est la rencontre de la gloire, le plus souvent au sens littéral d'un brasier. Le tout est imprégné de fatalisme romantique. Puis vient dans le scénario le moment où le chef, supérieur à toute loi, se dévoile comme le héros qui suscite la persécution perverse, où les motards déchaînés franchissent une espèce de mur du son psychique, déshonorent les veuves, violent les vierges et les corrompent et, une fois parvenus à ces extrémités, découvrent : « rien à dire ».
Oui, il y a plus ici que dans l'église de Satan. Depuis les beatniks, l'une des constantes de la subculture a été l'élément dit « mystique », le désir d'élargir le champ de la conscience, la soif du contact avec une « autre » réalité dont on n'a pas encore conscience. Et ces effets, on les atteint, non seulement par les pratiques de méditation orientale, par le L.S.D., par l'amour, par Jésus, mais aussi par les coups durs et par Satan. A l'inverse de l'église de Satan, ce mouvement-ci comporte une réelle dimension religieuse, bien qu'il ne fasse pas usage de symboles religieux. Les symboles sataniques sont profanes : moteurs vrombissants, vacarme, rites qui confinent à l'acrobatie, vêtements de cuir noir, croix gammée... Avec le temps, ce satanisme a pénétré plus profondément dans la subculture. A côté de la « musique pop de Jésus », il existe à présent celle de Satan : Sympathy for the Devil, Lucifer, Black Widow, Black Sabbath, Tyrannosaurus Rex. Il y a d'ailleurs des groupes tels que l' « Eglise progressiste du Jugement dernier » qui unissent Jésus et Satan, et c'est un fait bien connu que les disciples de Jésus passent assez souvent dans le camp de Satan. L'interrogatoire des témoins de l'affaire Manson a montré combien ces deux mouvements sont proches l'un de l'autre. Le témoin principal, Linda Kasabian, déclara qu'elle avait autrefois pris des drogues pour élargir le champ de sa conscience : « Mon seul but, disait-elle, était de trouver Dieu », mais elle avait compris ensuite qu'il ne faut pas de moyens spéciaux pour cela : « Maintenant, je crois en Charles Manson comme en l'homme-Dieu et au Messie qui est revenu. » Manson lui-même témoigne : « Je voulais montrer que j'aspirais à être Jésus Christ, mais je suis ce que je suis, et ce que je suis n'est pas encore tiré au clair. » En fait, pour l'Américain moyen, Manson est devenu Satan incarné. Les cadavres de la femme de Polanski et de ses quatre invités, frappés de seize coups de couteau symétriquement disposés et suspendus comme des porcs à la boucherie, le mot PIG (cochon) écrit en lettres de sang au-dessus de la porte, firent revenir le vieux Satan, surtout lorsqu'on finit par apprendre que c'étaient de fraîches jeunes filles, ayant toutes les apparences de la santé, qui avaient perpétré cet acte elles étaient possédées du diable.
Mais c'est aussi le Satan éveilleur de folie qui est revenu, non pas comme une force vitale capable d'inspirer la vie, mais comme une obsession dont il faut essayer de se libérer. Le cinéma fournit, ici encore, un document de première valeur : L'Exorciste. Le récit a été écrit par William Peter Blatty inspiré par un article consacré à un cas d'exorcisme qu'il avait lu en 1949 au cours de ses études de théologie. L'ouvrage connut un succès énorme mais, cette fois encore, le film dépassa ce succès. Ce que Blatty écrivait sous l'empire d'une foi assez naïve est saisi avec cynisme par le cinéaste William Friedkin, pour faire le test d'une nouvelle formule destinée à garantir le succès commercial ; la formule consiste à remplacer la pornographie par le sado-masochisme religieux et, par là, à susciter l'horreur. Elle se révéla souverainement efficace. Le film de Friedkin est devenu un phénomène, par la réaction même du public qui, sans craindre frissons et nausées, se précipite pour aller le voir, par l'énorme intérêt qu'il soulève, par la course aux exorcistes qui en est résultée. L'Exorciste, à la différence des films de sorcellerie antérieurs, n'est pas une actualisation de données historiques, mais l'expression d'une vraie soif de « religion-terreur ». Cette soif existe, elle fut déjà constatée plus tôt, entre autres, par une commission qui, soutenue par l'évêque anglican d'Exeter, Robert Mortimer, a étudié ce phénomène durant une dizaine d'années. En 1972, elle formula ses conclusions, émettant le voeu de voir instituer dans chaque diocèse un exorciste spécialisé. De divers autres côtés, on perçoit le même besoin. En 1970, le pasteur néerlandais Van Dam publia en Allemagne un ouvrage sur les démons et sur les moyens de les expulser. Il fonda ensuite une communauté d'exorcistes établie à Rotterdam sous le nom de Oase (l'Oasis). Il déclare : Les jeunes qui s'adonnent à la drogue et se jettent à corps perdu dans la mystique orientale vont être affrontés aux puissances démoniaques. Dès lors, le nombre de cas de possession ne fera que croître. Les exorcistes constatent que la parution du film entraîne les mêmes conséquences, et celles-ci ne réjouissent ni les églises ni les satanistes. L'auteur d'une série de livres sataniques à grand succès, Dennis Wheatly, prédit que ces jeunes possédés seront une proie facile pour le monde souterrain qui s'est insinué dans la culture des jeunes par l'usage des moyens psychédéliques. De l'autre côté, les gens qui prennent au sérieux le phénomène de la possession et veulent en être délivrés ou en délivrer autrui sont opposés aux films du genre de L'Exorciste. Voici ce que dit le chanoine Pearce-Higgies : « Il est alarmant de constater que, sur les 220 cas que j'ai traités, 200 concernaient des gens qui croyaient être possédés, parce qu'on le leur avait dit. » Il ajoute qu'il croit personnellement en la possession et aussi en une « entité incorporelle », qu'il déclare avoir vue à l'oeuvre dans 5 % de ses cas, mais non au diable comme tel. Ce lien estimé nécessaire entre la possession et l'existence du démon est également mis en doute par Fellini dans son film Giulietta des esprits. Les démons qui tourmentent Giulietta disparaissent quand elle ouvre la porte vers l'intérieur. Ce geste démasque la figure démoniaque de sa mère et délivre ainsi l'héroïne de son complexe de jeunesse. Les démons s'écroulent et prennent la fuite sur un petit chariot. La solution suggérée par Fellini ne s'est pas révélée péremptoire. Le renouveau d'intérêt qu'éveille l'exorcisme est peut-être dû au fiasco de la psychanalyse qui s'est révélée incapable de guérir au niveau de la masse la névrose de masse qui frappe notre époque. Mais la psychiatrie s'est engagée sur des voies nouvelles. En Angleterre, psychiatres et exorcistes collaborent ; peut-être ne sera-ce plus nécessaire quand le renouveau de la psychiatrie aura sorti ses effets. Quelques Polonais ont traité de la possession d'une manière plus pénétrante. Ils ont fait usage d'une donnée historique que H. Bremond déjà avait dégagée d'un abondant matériel de sources et que Aldous Huxley présenta en 1952 sous la forme d'un roman : c'est le cas des Ursulines possédées de Loudun, qui firent périr par le feu, en 1634, le curé Urbain Grandier, et menèrent à la folie le jésuite Surin. De cette matière Jerry Kawalerowicz a tiré un film, Krysctof Penderecki un opéra, et Leslek Kolakowski un Dialogue avec le Diable, oeuvre à la fois littéraire et philosophique. Tous les trois actualisaient le fait originel en fonction de la hantise de sorcellerie qui se réveille aujourd'hui. Ils n'ont pas l'idée d'un Satan qui déchaîne une armée de démons, mais ils s'attachent à scruter cette hantise du démoniaque qui, autrefois, provenait de la croyance au diable et semble persister à présent que la croyance en Satan a disparu. Kolakowski montre comment la destruction des hommes provient d'une manipulation démente qui transforme le mensonge en vérité, Penderecki regarde surtout l'hystérie collective qui conduit à l'assassinat en masse, pratiqué au nom de systèmes qui poursuivent l'idéal d'un paradis pour l'homme nouveau. Kawalerowicz souligne le même paradoxe en infléchissant quelque peu la ligne de l'épilogue historique : le père Surin échoue dans sa lutte contre les démons, il va se consulter lui-même sous les apparences d'un rabbi qui lui répond : « L'amour croise le sentier de tout homme en ce monde. » Il saisit une hache et assassine deux valets de ferme dans une auberge voisine. Par ce meurtre absurde, il veut attirer sur lui les démons de tout le couvent. L'amour !...
Ces Polonais touchent le noeud du problème. Quand il s'agit de Satan, il s'agit du mal originel présent dans tout bien comme le ver au coeur du fruit : dans la vérité qu'il déforme en mensonge, dans l'amour qu'il pervertit en passion destructrice, dans l'aspiration vers un paradis qui, sous l'effet de ce mal, dégénère en horreurs concentrationnaires et en meurtres de masse.
Kolakowski prit part en mars 1972 à un congrès réuni à Nimègue sur le thème : « L'avenir de la religion, la religion de l'avenir. » Il y posa la question : « Le diable peut-il être sauvé ? » Cela signifiait pour lui : il y a assez de forces à l'oeuvre pour rendre le monde meilleur ; le christianisme tient une place parmi ces forces, mais qui donc fixe assez d'attention sur ce ver qui ronge, de l'intérieur, tout le bien ? Le communiste athée ne compte que sur le christianisme pour exercer cette attention. La persistance de la question que pose la réalité de Satan dépend du christianisme seul, de l'attention toujours en éveil qu'il portera sur la source originelle du mal. Le « retour de Satan » qui s'exprime aujourd'hui dans le satanisme, dans le besoin d'exorcistes, dans la dénonciation de Satan comme bouc émissaire de tous les échecs essuyés par l'Église, n'a rien de commun avec cette attention éveillée.., peut-être même ne tend-il qu'à l'affaiblir.